TikTok aux États-Unis : un accord qui déplace les risques sans les résoudre
L’annonce par TikTok, à l’automne 2024, d’un accord visant à rester opérationnel aux États-Unis a été présentée comme une solution au conflit géopolitique et sécuritaire entourant l’application. Pourtant, un examen approfondi révèle que cette restructuration, bien que complexe, ne résout pas les problèmes fondamentaux liés à la sécurité des données et à l’information numérique. Elle déplace simplement les formes de contrôle et les expose dans un écosystème plus large, déjà intrinsèquement vulnérable.
Les mécanismes de l’accord : une coentreprise sous contrôle américain
Le cœur de la solution proposée est la création de la TikTok USDS Joint Venture. Cette entité détiendrait le contrôle majoritaire pour tout ce qui concerne la sécurité des données des utilisateurs américains et la modération du contenu. Les investisseurs américains, avec Oracle en tête, en seraient les principaux actionnaires. ByteDance, la maison-mère chinoise, conserverait une participation de 19,9 %, devenant le plus gros actionnaire individuel, mais minoritaire. Les activités commerciales (publicité, e-commerce) resteraient gérées par les filiales américaines existantes de TikTok.
Un point crucial, souvent occulté dans les communiqués, concerne l’algorithme de recommandation. Selon une note interne du PDG Shou Zi Chew datant de décembre 2024, ByteDance conserverait la propriété intellectuelle de cet algorithme et l’accorderait sous licence à la coentreprise. Cela signifie que le code source et l’architecture de décision qui façonnent le flux « Pour vous » des utilisateurs restent le bien de la société chinoise.
Un faux semblant de résolution pour la sécurité des données
L’accord est présenté comme une réponse aux craintes d’espionnage ou de pression du Parti communiste chinois (PCC) sur les données des citoyens américains. Cette focalisation sur TikTok est toutefois trompeuse. Le type de données collectées (localisation, historique de navigation, contacts, etc.) est identique à celui récupéré quotidiennement par l’ensemble de l’écosystème publicitaire numérique américain.
Les courtiers en données (data brokers) agrègent ces informations provenant de multiples sources — identifiants publicitaires mobiles, cookies, SDK d’applications — pour construire des profils individuels d’une précision alarmante. Ces profils peuvent catégoriser des personnes selon des critères sensibles : personnel militaire en difficulté financière, électeurs indécis, manifestants potentiels. Des enquêtes de la société civile, comme celles menées par l’Electronic Frontier Foundation, ont montré à maintes reprises la facilité avec laquelle ces données sont accessibles et pourraient être achetées par des acteurs malveillants ou des services de renseignement étrangers, y compris chinois.
La différence de traitement entre TikTok et les géants américains est donc minime. Si Google ou Meta ont annoncé des mesures pour restreindre le partage de certains identifiants avec la Chine, les experts soulignent leur caractère poreux. Dans le système d’enchères publicitaires en temps réel (RTB), une fois une impression vendue, des données techniques (adresse IP, type d’appareil) sont transmises à l’annonceur, qui peut les recouper. La frontière entre collecte commerciale et risque d’exploitation étatique est devenue extrêmement floue pour l’ensemble du secteur.
L’algorithme : un contrôle maintenu, une influence potentiellement préservée
En conservant la propriété de son algorithme, ByteDance préserve son avantage concurrentiel le plus précieux. Cet algorithme n’est pas un outil statique ; c’est un système en apprentissage continu, façonné par des mises à jour constantes, le choix des données d’entraînement et des paramètres de conception. Théoriquement, le PCC pourrait exercer une influence sur son évolution à long terme, même si la modération quotidienne est externalisée.
Cependant, il est peu probable que cette influence se manifeste par une manipulation grossière et visible (promotion massive de propagande). La menace est plus subtile : des biais incorporés dès la conception, des ajustements visant à favoriser certains types de récits ou à étouffer d’autres sujets, le tout de manière difficilement détectable. La phase de transition actuelle, où l’algorithme se ré-entraîne sur les données des seuls utilisateurs américains, pourrait d’ailleurs générer une volatilité temporaire du contenu, rendant l’analyse encore plus complexe.
La structure proposée ne supprime donc pas le risque d’influence algorithmique ; elle le rend peut-être plus opaque, en le dissociant d’un contrôle opérationnel direct sur la plateforme.
Le vrai débat : un écosystème numérique structurellement vulnérable
En dernière analyse, l’accord sur TikTok est une solution géopolitique de façade. Il répond à une pression politique en créant l’apparence d’une « américanisation » de la plateforme, mais il élude les questions systémiques. Les vulnérabilités exploitées — la collecte massive de données personnelles, la micro-ciblage publicitaire, l’opacité des algorithmes — sont le fondement même du modèle économique des médias sociaux aux États-Unis.
Comme le soulignait un rapport de 2024 du Center for Strategic and International Studies (CSIS), la capacité d’influence d’un État ne dépend pas de la propriété d’une plateforme unique. Le PCC mène déjà des opérations d’influence sur X (ex-Twitter), Facebook, YouTube et Reddit, en utilisant les mêmes outils de publicité ciblée et de création de compte automate que tout autre acteur. Restreindre TikTok ne démantèle pas cet écosystème ; il en redistribue simplement les accès.
Pour une protection réelle des données et de l’environnement informationnel, il faudrait une régulation ambitieuse de l’ensemble du secteur : limitation de la collecte de données, transparence radicale sur le ciblage publicitaire, auditabilité des algorithmes et règles strictes sur le partage de données avec des entités étrangères. L’accord sur TikTok, en laissant ByteDance aux commandes de son algorithme et en ne touchant pas au marché tentaculaire des données, est une occasion manquée de s’attaquer aux racines du problème.
