Les entrepreneurs namibiens confrontés aux tensions xénophobes en Afrique du Sud
En Namibie, de nombreux commerçants informels s’appuient sur le modèle populaire « commandez avec moi » pour approvisionner leurs boutiques en marchandises provenant d’Afrique du Sud. Ce système repose sur des déplacements fréquents auprès de fournisseurs sud‑africains ou sur l’intermédiaire de coursiers locaux qui achètent les produits en leur nom. Toutefois, la montée des violences xénophobes dans certaines régions du pays voisin a poussé plusieurs acteurs à revoir leurs stratégies d’approvisionnement.
Impact des violences sur les déplacements commerciaux
Selma Uutoni, propriétaire de la boutique Tirana à Windhoek, explique que les attaques ont déjà perturbé son activité : « Nous avons arrêté de voyager en Afrique du Sud parce que nous craignons pour nos vies. Ce qui est arrivé à d’autres et que nous lisons dans les journaux peut aussi nous arriver » (AllAfrica, 2024). Cette crainte se traduit par l’annulation de voyages destinés à acheter directement auprès des grossistes, ce qui limite l’accès à des stocks variés et augmente la dépendance envers des intermédiaires.
Kronelia Ismael, de l’entreprise Global Fetch, confirme que même lorsqu’elle ne subit pas encore de retards liés aux troubles, l’incertitude demeure. Elle souligne que son entreprise dépend des services postaux sud‑africains pour recevoir les commandes passées sur le détaillant en ligne international Shein. Toute détérioration de la situation sécuritaire pourrait donc interrompre ces flux logistiques.
Le modèle « commandez avec moi » et ses limites
Le principe du « commandez avec moi » permet à un commerçant namibien de confier à un partenaire sud‑africain la tâche d’acquérir des marchandises en son nom, puis de les faire parvenir via des coursiers ou des services postaux. Selon Ismael, cette approche reste viable tant que les coursiers peuvent opérer sans entrave : « Certains magasins ont fermé, notamment ceux appartenant à des étrangers. Même si nous comptons parfois sur des coureurs sud‑africains pour acheter des marchandises en notre nom, c’est désormais difficile » (AllAfrica, 2024).
Lorsque les coursiers sont bloqués ou que les points de vente ferment, les commandes des clients restent en suspens et les fonds sont immobilisés auprès des intermédiaires. Uutoni ajoute que plusieurs de ses commandes sont actuellement en attente, tandis que certains paiements restent bloqués en Afrique du Sud, augmentant le risque de pénurie de stock.
Défis douaniers et fiscaux
Outre les questions de sécurité, les entrepreneurs dénoncent le poids des droits de douane imposés par l’Agence namibienne des revenus (NamRA). Jennifer Herman de Blue Boutique indique que les frais restent « excessifs » et constituent un obstacle majeur au développement des petites entreprises.
Ismael fournit un exemple concret : certains importateurs doivent payer entre 3 000 et 4 000 $ namibiens (environ 150‑200 USD) de droits de douane pour un iPhone 15 (AllAfrica, 2024). Elle précise que, bien que le paiement des taxes soit légitime, les taux actuels dépassent souvent 50 % de la valeur déclarée, ce qui érode les marges bénéficiaires.
Face à cette situation, Ismael suggère une révision des barèmes : « La NamRA devrait facturer au moins 20 ou 30 % au lieu de plus de 50 % » (AllAfrica, 2024). Une telle réduction permettrait, selon elle, de rétablir un équilibre entre la nécessité de financer les services publics et la viabilité des activités commerciales informelles.
Réponses des autorités et perspectives
La ministre des Relations internationales et du Commerce, Selma Ashipala‑Musavyi, a assuré cette semaine au Parlement que rien ne indique actuellement que les Namibiens vivant en Afrique du Sud soient menacés (Parlement namibien, 2024). Elle a toutefois indiqué que le ministère demeure en contact avec les associations namibiennes et les dirigeants communautaires sud‑africains afin de surveiller l’évolution de la situation.
Lors de la réunion prévue samedi entre le Premier ministre Elijah Ngurare et les commerçants informels, les points à l’ordre du jeu incluront les droits de douane, la fiscalité et les défis réglementaires. Cette rencontre, qui se tiendra sur le campus principal de l’Université des sciences et technologies de Namibie à Windhoek, offre une occasion de faire remonter les préoccupations des acteurs de terrain.
En attendant, les commerçants continuent de peser les risques liés aux déplacements en Afrique du Sud contre la nécessité de maintenir leurs activités. Comme le résume Jennifer Herman, « La seule raison pour laquelle nous prenons ce risque est que nous dépendons de l’entreprise pour survivre, et abandonner signifie n’avoir aucun revenu » (AllAfrica, 2024). La résolution des tensions sécuritaires et une réforme raisonnable du régime douanier apparaîtront donc comme des leviers essentiels pour préserver la résilience du secteur informel namibien.
