Le marché du travail américain à l’épreuve d’une croissance atone
Un simple panneau « Help Wanted » dans la vitrine d’un restaurant de Medford, Massachusetts, symbolise une tension persistante sur le marché du travail américain. Alors que les données officielles sur l’emploi de mars doivent être publiées le 5 avril par le Bureau of Labor Statistics (BLS), les économistes s’attendent à une création d’emplois extrêmement faible, autour de 59 000 postes selon les prévisions médianes. Ce chiffre, bien qu’anémique comparé aux moyennes de la décennie précédente, serait théoriquement suffisant pour maintenir le taux de chômage aux alentours de 4,4 %.
Mais derrière ce chiffre se cache une réalité complexe. Comme le souligne Guy Berger, économiste en chef chez Homebase, qui analyse les données de petites entreprises, « nous devons revoir notre idée de ce qu’est un bon ou un mauvais chiffre de l’emploi ». Un rapport négatif comme celui de février, initialement perçu comme alarmant, est désormais interprété dans un contexte de marché du travail « gelé », où les entreprises évitent à la fois les licenciements massifs et les embauches agressives. Cette atonie s’explique par un cocktail de facteurs : les restrictions migratoires, le vieillissement démographique et l’incertitude géopolitique mondiale, qui poussent les employeurs à la prudence.
Le « point mort » de l’emploi chute, mais le marché reste fragile
L’indicateur-clé pour juger de la santé du marché n’est plus tant le nombre brut d’emplois créés, mais le taux de chômage lui-même, une lecture partagée par la Réserve fédérale et son président, Jerome Powell. Un concept crucial est le « taux de croissance de l’emploi nécessaire pour maintenir le chômage stable » (souvent appelé « break-even rate »). Les dernières recherches de la Fed de Saint-Louis, mises à jour récemment, estiment que ce seuil pourrait désormais se situer entre 15 000 et 87 000 emplois par mois – une fourchette bien plus basse que les estimations précédentes (qui avoisinaient les 153 000 en 2025).
Cette baisse reflète un changement structurel : la population active croît plus lentement, il faut donc moins de nouvelles embauches pour éviter une hausse du chômage. « Les choses ont lentement empiré au cours des dernières années », note Berger, tout en tempérant : « Il n’y a aucun signe réel que nous soyons en train de basculer dans une récession. » Pourtant, une lecture plus fine des données révèle des faiblesses sous-jacentes.
Le secteur de la santé, pilote unique et précaire
L’analyse des données d’ADP pour le secteur privé en mars illustre cette dépendance. Sur les 62 000 emplois créés, 58 000 proviennent du seul secteur de la santé. « La question est de savoir si l’économie fait avancer la croissance, car beaucoup de ces emplois sont des emplois d’aide-soignant à domicile mal rémunérés », analyse Nela Richardson, économiste en chef chez ADP. Ces postes, souvent à temps partiel et sans les avantages sociaux complets (comme un plan 401(k)), soutiennent moins la consommation des ménages que des emplois industriels ou technologiques mieux rémunérés.
Cette dépendance est si forte que, sans la croissance du secteur de la santé, l’économie américaine aurait enregistré une perte nette de plus de 500 000 emplois au cours de la dernière année. Les données de Homebase corroborent cette tendance, montrant une activité de recrutement qui stagne.
Récession : un risque qui s’épaissit pour certains
Malgré la stabilité apparente du taux de chômage, des signaux inquiétants s’accumulent. Le taux d’embauche (le pourcentage de la population active qui change d’emploi) est tombé en février à 3,1 %, son plus bas niveau depuis la récession liée au Covid en 2020. Cette frigidité du marché, combinée à la hausse des coûts de l’énergie et aux tensions géopolitiques, a poussé plusieurs institutions financières à réviser leurs prévisions.
Goldman Sachs, Moody’s Analytics et EY-Parthenon ont ainsi relevé leur estimation du risque de récession sur les 12 prochains mois. Lydia Boussour, économiste principale chez EY-Parthenon, anticipe un « marché du travail largement gelé en 2026 » avec des « embauches sélectives » et une « compression des salaires ». Dans sa note, elle fixe même la probabilité d’une récession à 40 %, citant notamment le conflit au Moyen-Orient comme facteur d’incertitude majeure.
Le chiffre de mars, à paraître ce vendredi matin (la bourse américaine étant fermée pour le Vendredi saint), sera donc scruté non seulement pour son niveau absolu, mais surtout pour sa composition. Une croissance continue portée uniquement par des emplois peu qualifiés et mal payés dans le secteur de la santé, couplée à une baisse du taux d’embauche, pourrait bien confirmer les craintes d’un marché du travail qui stagne plutôt qu’il ne se renforce, même en l’absence d’une hausse brutale du chômage.
