samedi, juin 13, 2026
EntrepreneursL’IA est peut-être en train de détruire des emplois, mais elle constitue une menace encore plus grande

L’IA est peut-être en train de détruire des emplois, mais elle constitue une menace encore plus grande

Introduction : quand l’IA interroge notre humanité

Les débats autour de l’intelligence artificielle portent souvent sur les pertes d’emplois, la réforme de l’éducation ou la redistribution de la richesse. Pourtant, une question moins souvent posée, mais tout aussi cruciale, concerne ce que nous devenons en tant qu’êtres humains lorsqu’une partie de notre travail, de notre savoir et de nos interactions est déléguée à des machines. Après deux décennies passées à accompagner des dirigeants dans vingt pays, j’ai observé que les transformations technologiques révèlent avant tout la fragilité de nos liens sociaux.

Les questions humaines derrière l’IA

Les emplois de premier échelon et le développement relationnel

Les postes d’entrée de gamme sont fréquemment décrits comme simples réservoirs de main‑d’œuvre. En réalité, ils constituent le premier terrain d’apprentissage des compétences relationnelles : gérer un désaccord, gagner la confiance sans autorité formelle, lire les émotions d’un groupe ou rebondir après une erreur. Selon une étude de la Harvard Business Review (2021), 78 % des managers considèrent que ces « soft skills » sont acquises principalement lors des premières années de carrière [1]. Si l’IA automatise ces rôles, où les futurs collaborateurs développeront‑ils la capacité à travailler réellement avec les autres ?

Quand la connaissance devient universelle

Lorsque chaque individu peut interroger un modèle linguistique pour obtenir une réponse instantanée, la valeur du savoir pur diminue. Ce qui reste différenciant, c’est la façon dont nous pensons, collaborons et remettons en question les idées reçues. La pensée critique ne se forge pas en solitaire ; elle émerge du feedback d’un mentor, du débat respectueux entre pairs et de la pression collective d’une équipe qui affine une proposition jusqu’à ce qu’elle devienne meilleure. Un rapport McKinsey (2023) indique que les organisations qui investissent dans le développement des compétences interpersonnelles voient leur capacité d’innovation augmenter de 34 % [2]. Sans ces échanges, le risque n’est pas seulement une pensée moins rigoureuse, mais l’érosion du tissu même qui nous apprend à penser.

L’éducation perturbée : au-delà du transfert d’informations

Si l’IA peut délivrer des contenus de façon plus efficace qu’un cours magistral, la fonction de l’école doit être réexaminée. L’éducation a toujours été davantage qu’un simple transfert de faits : elle façonne l’identité, enseigne la coopération, cultive l’empathie et développe la résilience. Le lien enseignant‑élève, les interactions de groupe et le mentorat sont les véritables infrastructures de l’apprentissage humain. Réduire l’école à la diffusion de contenus reviendrait à négliger ce rôle fondamental, comme le souligne l’UNESCO dans son rapport 2022 sur l’avenir de l’apprentissage [3].

L’économie de la valeur et la dignité

Une question qui préoccupe de nombreux économistes est la suivante : si l’IA produit biens et services sans travail humain, comment les personnes participeront‑elles à l’économie ? Au‑delà des modèles de revenu universel ou de fiscalité des robots, se cache une inquiétude plus profonde : que devient la dignité lorsque la contribution n’est plus liée à la rémunération ? Le travail procure un sentiment d’appartenance à une équipe, à une mission, à une communauté. Une enquête Gallup (2022) montre que les employés qui ressentent un fort sentiment d’appartenance sont trois fois moins susceptibles de quitter leur poste et déclarent un niveau de bien‑être 2,5 fois supérieur [4]. Lorsque cet ancrage disparaît, le risque de perte de sens et d’isolement augmente considérablement.

Le déficit d’infrastructure relationnelle

Structures sociales comme infrastructures relationnelles

Bureaux, équipes, salles de classe et parcours de carrière ne sont pas seulement des cadres économiques ; ils sont les lieux où nous tissons des liens qui nous soutiennent sur le plan professionnel et personnel. La simultanéité de leur transformation par l’IA crée un « déficit d’infrastructure relationnelle » : les espaces qui autrefois favorisaient l’alliance, le mentorat et la compétition saine sont en train d’être redessinés, voire supprimés.

Modèle des alliés : la confiance comme différenciateur

Dans mon ouvrage Cultiver : le pouvoir des relations gagnantes, je décris quatre dynamiques relationnelles : allié, partisan, rival et adversaire. Ce qui définit un allié n’est pas la maîtrise d’un savoir technique, mais un investissement inconditionnel dans la réussite d’autrui, indépendamment du titre ou du rendement immédiat. Charlene Li, auteure de Winning With AI (2022), affirme que les dirigeants qui réussissent dans l’ère de l’IA sont ceux qui ont bâti leur autorité sur la confiance et la capacité à poser de meilleures questions, plutôt que sur le monopole de l’information [5]. Cette approche transforme le leadership d’une posture de détenteur de savoir en un rôle de facilitateur de connexions humaines.

La seule chose que l’IA ne peut pas automatiser

L’importance du lien social

L’Organisation mondiale de la santé a lancé en 2023 une Commission sur le lien social, soulignant que la solitude et la déconnexion sont associées à un risque

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