Les marchés de prédiction : de la spéculation grand public à l’adoption institutionnelle
Depuis quelques années, les marchés de prédiction ont connu une expansion rapide, passant de plateformes ludiques à des outils potentiellement utiles pour la prise de décision financière. Des sociétés telles que Kalshi permettent aujourd’hui de parier sur presque tout – résultats électoraux, indicateurs macroéconomiques, voire la météo – grâce à des contrats binaires réglés en cash à l’échéance. Cette évolution soulève toutefois une question centrale : ces marchés peuvent‑ils accueillir des acteurs institutionnels tels que les hedge funds, habitués à des niveaux de liquidité et de transparence bien supérieurs ?
Le fonctionnement des marchés de prédiction
Un marché de prédiction opère comme une bourse où chaque contrat représente la probabilité perçue d’un événement futur. Le prix du contrat, exprimé entre 0 et 100 cents, reflète la consensus du marché sur la probabilité que l’événement se produise. À l’échéance, le contrat vaut 100 cents si l’événement se réalise, sinon 0. Ce mécanisme simple transforme l’opinion collective en un signal quantifiable, souvent comparé aux prévisions des sondages ou des modèles économétriques.
Malgré leur attrait théorique, de nombreux contrats restent illiquides. Selon les données publiées par Kalshi pour le premier trimestre 2024, le volume moyen quotidien sur les contrats politiques les plus populaires dépassait à peine 2 millions de dollars, tandis que les marchés de niche (par exemple, les prévisions météorologiques à long terme) enregistraient moins de 100 000 dollars d’échanges1. Cette faible profondeur de marché constitue un obstacle majeur pour les investisseurs institutionnels qui nécessitent des capacités d’entrée et de sortie rapides sans impacter significativement le prix.
Le rôle de Susquehanna International Group
Conscient de ces défis, Susquehanna International Group (SIG), une firme de négoce propriétaire reconnue pour son expertise en market‑making sur les produits dérivés, a décidé d’apporter sa liquidité aux marchés de prédiction. Lors d’un enregistrement en direct au City Winery de New York, Jeremy Maletz, responsable du macro‑trading et des marchés de prédiction chez SIG, a expliqué comment la firme collabore avec Kalshi pour offrir des cours acheteur/vendeur continus sur une sélection de contrats2.
SIG agit en tant que teneur de marché (market maker) : il publie simultanément un prix d’achat (bid) et un prix de vente (ask), empochant la différence – le spread – comme rémunération pour le risque pris. Selon Maletz, le spread moyen observé sur les contrats les plus liquides se situe entre 2 et 4 points de base, ce qui est comparable aux spreads des contrats à terme sur les indices actions les plus actifs3. Cette compétitivité de prix est essentielle pour attirer des flux institutionnels.
Comment les hedge funds pourraient utiliser les marchés de prédiction
Les hedge funds recherchent des sources de rendement non corrélées aux marchés traditionnels. Les marchés de prédiction offrent plusieurs avantages potentiels :
- Exposition directe à des événements spécifiques : un fonds peut prendre une position sur le résultat d’une élection ou sur la publication d’un indicateur du PIB sans avoir à détenir d’actifs sous‑jacents.
- Couverture de risques macroéconomiques : par exemple, un fonds fortement exposé aux fluctuations du dollar pourrait acheter un contrat prédictif sur un renforcement attendu de la monnaie, créant ainsi une couverture naturelle.
- Arbitrage statistique : en comparant les prix des marchés de prédiction avec ceux des dérivés traditionnels (options, futures), les fonds peuvent exploiter les déséquilibres temporaires.
Cependant, pour que ces stratégies soient viables, la profondeur de marché doit atteindre un seuil permettant d’entrer et de sortir de positions de plusieurs dizaines de millions de dollars sans provoquer un glissement de prix excessif. C’est précisément là que l’intervention de teneurs de marché comme SIG devient cruciale.
Gestion du risque et modèle de profit des teneurs de marché
Le risque inhérent au market‑making sur les marchés de prédiction provient principalement de deux sources :
- Le risque de direction – si le prix du contrat évolue défavorablement après que le teneur ait pris une position.
- Le risque de liquidité – l’impossibilité de sortir d’une position sans impacter le prix lorsqu’un flux soudain d’ordres apparaît.
SIG atténue ces risques grâce à des modèles quantitatifs qui estiment en temps réel la probabilité réelle de l’événement, en s’appuyant sur des données alternatives (sondages, indicateurs économiques, données satellitaires, etc.) et sur des techniques d’apprentissage automatique. En outre, la firme maintient un inventaire neutre – c’est‑à‑dire qu’elle cherche à garder une exposition nette proche de zéro – en ajustant continuellement ses cours bid/ask en fonction du flux d’ordres reçu.
Le profit provient principalement du spread, mais aussi des rebates éventuels offerts par la plateforme (Kalshi propose parfois des frais réduits pour les fournisseurs de liquidité) et des opportunités d’arbitrage inter‑marchés lorsqu’un contrat de prédiction diverge significativement de son équivalent dérivé traditionnel.
Perspectives d’avenir
L’adoption croissante des marchés de prédiction par des acteurs institutionnels dépendra de plusieurs facteurs :
- **Régulation claire** : aux États‑unis, la CFTC a déjà accordé à Kalshi un statut de « contract market » pour certains produits, ce qui rassure les fonds soumis à des contraintes de conformité.
- **Standardisation des contrats** : davantage de contrats sur des indicateurs macroéconomiques clés (inflation, taux de chômage) augmenterait l’attractivité pour les stratégies de couverture.
- **Amélioration de la technologie de matching** : des moteurs d’ordre plus rapides et des protocoles de pré‑trade risk réduiraient le slippage perçu par les gros acteurs.
- **Éducation et confiance** : comme le souligne Jeremy Maletz, la confiance des institutionnels se construit grâce à la transparence des prix, à la publication régulière de volumes et à la démonstration de capacités de couverture efficaces.
En synthèse, les marchés de prédiction possèdent le potentiel de devenir une nouvelle classe d’actifs pour les hedge funds, à condition que la liquidité soit suffisante et que les risques soient correctement gérés. L’implication de teneurs de marché établis tels que Susquehanna International Group montre que le secteur évolue déjà dans cette direction, en combinant expertise propriétaire
