Le défi de la pénurie de main‑d’œuvre en Europe
Selon les dernières données d’Eurostat (2023), l’âge médian de la population de l’Union européenne atteint 44,5 ans et le taux de dépendance des personnes âgées devrait dépasser 50 % d’ici 2050. Cette tendance démographique, conjuguée à un faible taux de natalité (1,5 enfant par femme en moyenne en 2022), réduit progressivement la taille de la main‑d’œuvre disponible.
Arthur Erken, directeur régional pour l’Europe et l’Asie centrale à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), souligne que « l’Europe a réellement besoin de travailleurs en raison du déclin démographique, de la faible fécondité et du vieillissement de la population ». Les secteurs les plus touchés sont l’agriculture, la construction, la santé et les services, où les postes vacants représentent respectivement 12 %, 9 %, 8 % et 7 % du total des emplois selon l’OCDE (2022).
Face à ces pénuries, les gouvernements européens privilégient de plus en plus les voies légales de recrutement. Greta Metka Barbo Skerbinc, directrice générale du Service de l’emploi de Slovénie, affirme que « la migration de main‑d’œuvre est devenue une nécessité économique pour de nombreux pays européens » et que sans un apport adéquat de travailleurs qualifiés, la croissance économique risque de stagner.
Impact des envois de fonds
Parallèlement, les transferts d’argent des travailleurs migrants restent une source vitale de revenu pour leurs pays d’origine. En 2024, l’OIM estime que près de 304 millions de personnes vivaient hors de leur pays de naissance, soit presque le double du chiffre enregistré en 1990. Ces flux financiers soutiennent les dépenses des ménages, l’accès au logement et les investissements dans les petites entreprises, renforçant ainsi la résilience économique des communautés d’origine.
L’Asie centrale, nouveau partenaire de la migration qualifiée
Les pays d’Asie centrale, notamment l’Ouzbékistan, développent des systèmes de recrutement international réglementés afin de répondre à la demande européenne tout en protégeant leurs citoyens.
L’Ouzbékistan en tête
L’Ouzbékistan déclare que plus de 1,2 million de ses citoyens travaillent actuellement à l’étranger, générant près de 19 milliards de dollars (environ 17,5 milliards d’euros) d’envois de fonds en 2025, selon la Banque mondiale. Elyor Toshtemirov, directeur adjoint de l’Agence ouzbèke des migrations, précise que son pays a conclu des accords de coopération dans le domaine du travail avec plus de 40 nations.
Ces accords portent sur la formation linguistique, la préparation professionnelle et la mise en place de canaux de recrutement officiels. Toshtemirov explique que le dispositif comprend :
- une formation linguistique préalable (par exemple, l’italien pour les travailleurs destinés à l’Italie),
- des cours de qualification professionnelle adaptés aux besoins des employeurs étrangers,
- un accompagnement avant le départ,
- un suivi légal de l’emploi à l’étranger,
- et une aide à la réintégration au retour.
Partenariats avec l’Italie et d’autres États européens
Des organisations agricoles italiennes, telles que Confagricoltura, collaborent déjà avec les autorités ouzbèkes. Luca Brondelli di Brondello, vice‑président de Confagricoltura d’Italie, indique que « les travailleurs sont préparés avant leur départ grâce à une formation linguistique et culturelle ». Il ajoute que « il est très important de former les gens ici en Ouzbékistan ; ils apprennent l’italien, ils arrivent en Italie, ils ont déjà des bases ».
Ces initiatives permettent de réduire le risque de désadaptation culturelle et d’améliorer la productivité dès l’arrivée sur le lieu de travail.
Vers des voies légales et la protection des travailleurs migrants
Un des objectifs récurrents des forums réunissant décideurs politiques, représentants d’organisations internationales et employeurs est de limiter la migration irrégulière, souvent associée à l’exploitation du travail et à la fraude au recrutement.
Lutter contre le recrutement frauduleux
Konstantin Obolensky, ambassadeur de Suisse en Ouzbékistan, met en garde contre les « fausses invitations et les fausses promesses » qui exposent les migrants à des réseaux criminels. Selon lui, de nombreux candidats versent des sommes importantes à des intermédiaires qui ne sont pas de véritables employeurs, les laissant vulnérables à l’endettement et à l’exploitation.
Les programmes soutenus par la Suisse en Ouzbékistan visent à instaurer des systèmes de migration sûrs et réglementés, en mettant l’accent sur la transparence des contrats, la vérification des employeurs et l’accès à un recours juridique en cas de litige.
Initiatives suisses et européennes
Plusieurs projets pilotes, financés par l’Union européenne et des agences suisses de coopération, mettent en place :
- des plateformes en ligne de mise en relation directe entre employeurs vérifiés et candidats présélectionnés,
- des centres de formation régionaux offrant des certificats reconnus au niveau international,
- des mécanismes de suivi post‑arrivée permettant de détecter rapidement les abus.
Ces actions s’inscrivent dans le cadre du Pacte sur les migrations et l’asile de l’UE (2020) qui encourage la mobilité légale tout en renforçant la protection des droits des travailleurs migrants.
Recommandations pour l’avenir
Pour que la migration de main‑d’œuvre reste un levier de développement durable, les experts suggèrent :
- Élargir les accords bilatéraux de reconnaissance des qualifications professionnelles,
- Investir dans la formation linguistique continue dès le pays d’origine,
- Renforcer les contrôles des agences de recrutement afin d’éliminer les intermédiaires frauduleux,
- Assurer une portabilité des droits sociaux (santé, pension) entre les pays d’origine et d’accueil,
