lundi, juin 1, 2026
EuropeLes prix élevés de l’énergie pourraient faire dérailler la course à l’IA entre l’Europe et les États-Unis et la Chine

Les prix élevés de l’énergie pourraient faire dérailler la course à l’IA entre l’Europe et les États-Unis et la Chine

L’IA et les centres de données en Europe : entre ambition technologique et contraintes énergétiques

Alors que l’intelligence artificielle (IA) devient un levier clé de compétitivité, les régions européennes cherchent à renforcer leur capacité de calcul. Cette montée en puissance passe par la construction de nouveaux centres de données, infrastructures essentielles mais fortement consommatrices d’électricité. La hausse des prix de l’énergie, accentuée par les tensions géopolitiques récentes, complique toutefois la mise en œuvre de ces projets.

Contexte énergétique actuel en Europe

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les prix de l’électricité pour les industries à forte intensité énergétique en Europe étaient, en moyenne, près de deux fois supérieurs à ceux observés aux États-Unis en 2023, et environ 50 % plus élevés qu’en Chine et en Inde [1]. Cette disparité crée un désavantage compétitif pour les opérateurs européens souhaitant héberger des charges de travail IA gourmandes en puissance de calcul.

Le rapport de l’International Data Center Authority (IDCA) publié en 2024 indique que les centres de données représentent désormais 2 % de la consommation électrique mondiale, contre 1,7 % l’année précédente [2]. Lorsque la part dépasse 5 % de la consommation nationale, des résistances communautaires et politiques apparaissent généralement, marquant un tournant dans l’acceptation locale de ces installations.

Impact des coûts d’énergie sur la localisation des centres de données

Les experts s’accordent à dire que les investissements à forte intensité énergétique seront dirigés vers les régions où l’électricité est la moins chère. Olivier Darmouni, professeur associé à HEC Paris spécialisé dans la transition énergétique, explique que « si je devais construire le prochain centre de données de 7 milliards de dollars, je le placerais aux États‑Unis ou en Chine » plutôt qu’en Europe, où les tarifs restent élevés.

Cette dynamique risque de créer des gagnants et des perdants au sein du continent. Les pays où l’électricité reste abordable pourraient attirer davantage d’investissements, tandis que ceux confrontés à des tarifs élevés pourraient voir leurs projets retardés ou annulés.

Les perdants potentiels

Vladimir Prodanovic, directeur principal des programmes chez Nvidia, a souligné lors d’une conférence au Danemark en avril que « la partie centrale de l’Europe a déjà perdu la partie », citant l’Allemagne et le Royaume‑Uni comme exemples de régions où les coûts de l’électricité restent prohibitifs.

Les données de l’AIE pour mai 2024 montrent un prix moyen de 111,65 $/MWh au Royaume‑Uni, contre 88,97 $/MWh en Allemagne, 44,19 $/MWh en France et seulement 28 $/MWh aux États‑Unis [3]. De tels écarts rendent difficile la compétitivité des projets de centres de données dans ces marchés européens.

Par ailleurs, OpenAI a annoncé en mai 2024 la suspension de son projet Stargate au Royaume‑Uni, invoquant à la fois le coût de l’énergie et un environnement réglementaire perçu comme contraignant [4].

Les gagnants : les pays nordiques et la France

À l’inverse, les pays nordiques bénéficient d’un mix énergétique largement renouvelable et de prix de l’électricité souvent parmi les plus bas d’Europe. La Norvège, où l’hydroélectricité domine, attire déjà de nombreuses entreprises d’IA. Selon Prodanovic, « pour moi, le numéro un est la Norvège, où presque toutes les grandes entreprises d’IA sont présentes ».

Microsoft a conclu un accord majeur de 6,2 milliards de dollars avec Nscale pour développer une infrastructure d’IA en Norvège, prévoit une expansion de 3,2 milliards de dollars en Suède et prévoit d’investir 3 milliards de dollars dans la capacité des centres de données au Danemark entre 2023 et 2027 [5].

En France, l’avantage provient principalement de la part importante de l’énergie nucléaire dans le mix électrique, ce qui permet de maintenir des coûts relativement faibles. Olivier Darmouni souligne que la France dispose d’un « énorme avantage » grâce à son leadership nucléaire européen.

Cependant, Darmouni rappelle que le bas prix de l’électricité ne suffit pas : il faut aussi une ambition nationale pour développer de nouvelles capacités de production, de transport et de stockage afin d’assurer une intégration énergétique efficace au niveau continental.

Le rôle potentiel de l’énergie nucléaire

Plusieurs analystes considèrent que l’énergie nucléaire pourrait offrir une voie d’avenir pour l’Europe souhaitant concilier souveraineté énergétique et leadership en IA. Une étude de la société CBRE prévoit que le coût de sécurisation de la capacité des centres de données sur les cinq plus grands marchés européens (Francfort, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin) augmentera de 12 % d’ici 2026 si aucune mesure n’est prise pour stabiliser l’approvisionnement énergétique [6].

Le recours à des réacteurs de nouvelle génération, associés à des investissements dans les réseaux de transport et le stockage, pourrait permettre de lisser les prix de l’électricité et de réduire la vulnérabilité aux fluctuations des marchés fossiles.

Vers une intégration énergétique européenne

Pour que l’Europe puisse réellement prétendre à un leadership technologique en IA, il apparaît nécessaire d’aller au-delà des seules politiques nationales. Darmouni préconise une « plus grande intégration qui aille bien au-delà des frontières nationales en matière de transport, d’éclairage et de stockage, pour garantir que le prix de l’énergie puisse être uniforme d’un endroit à l’autre ».

Une telle coopération faciliterait le déploiement de centres de données à grande échelle tout en maîtrisant les coûts énergétiques, condition sine qua non pour soutenir l’innovation en IA sans compromettre la compétitivité industrielle du continent.


[1] Agence internationale de l’énergie (AIE), « Energy Prices and Taxes », 2023.
[2] International Data Center Authority (IDCA), « Global Data Center Energy Consumption Report », 2024.
[3] AIE, « Electricity Market Report », mai 2024.
[4] OpenAI, communiqué de presse, mai 2024.
[5] Microsoft, communiqué de presse, accords avec Nscale, 2023‑2027.
[6] CBRE, « European Data Center Market Outlook », 2024.

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