L’Inde, nouvelle puissance de l’intelligence artificielle ?
Longtemps perçue comme un géant informatique mais un suiveur en intelligence artificielle (IA), l’Inde pourrait bien être en train de réécrire son récit technologique. Selon un rapport de la maison de courtage Macquarie, le pays est en passe de devenir une “puissance de l’IA” en exploitant ses atouts uniques : des ensembles de données massifs et une construction frénétique d’infrastructures. Ce virage intervient alors que le marché indien a sous-performé ses voisins asiatiques ces derniers mois, les flux de capitaux mondiaux se concentrant sur les champions chinois de l’IA et les fabricants de puces taïwanais et sud-coréens.
Un écosystème en construction accélérée
L’argument de Macquarie repose sur une mobilisation sans précédent des capitaux, publics et privés. Plus de 400 milliards de dollars ont déjà été investis dans l’écosystème indien de l’IA, principalement dans les centres de données et les infrastructures énergétiques nécessaires à leur fonctionnement. “Les sceptiques quant à la trajectoire de l’IA en Inde devraient être conscients que les rails numériques sont en place”, souligne le rapport, rappelant que le pays dispose déjà d’une infrastructure numérique de pointe (comme le système de paiement UPI et l’identité numérique Aadhaar).
L’intérêt mondial pour le secteur indien des centres de données a explosé. En décembre 2024, Microsoft et Amazon ont promis plus de 50 milliards de dollars pour l’infrastructure cloud et IA du pays en moins de 24 heures. Quelques mois plus tôt, Google avait annoncé un investissement de 15 milliards de dollars pour y construire son plus grand centre de données hors des États-Unis. Plus récemment, trois fonds de capital-investissement (Alpha Wave, Carlyle, Anchorage Capital) ont injecté plus de 700 millions de dollars dans l’activité centres de données de Bharti Airtel, un géant indien des télécoms.
Au-delà des logiciels : la quête des semi-conducteurs
La stratégie indienne ne se limite pas aux logiciels et au cloud. Le pays lance également un ambitieux programme de fabrication de semi-conducteurs. Dix projets sont actuellement en cours dans six États indiens, représentant un investissement total de 18,2 milliards de dollars. Cette diversification en amont de la chaîne de valeur est cruciale pour réduire la dépendance et construire une véritable souveraineté technologique.
Pour Nitin Jain, directeur général de Kotak Mahindra Asset Management Singapore, ce tournant est palpable dans les flux de capitaux. Alors que les investissements institutionnels étrangers sur les marchés indiens s’élèvent à environ 700 milliards de dollars, la simple capitalisation boursière du fabricant de puces taïwanais TSMC avoisine, elle, 1 200 milliards de dollars. “Cela illustre comment l’IA a déjà façonné les flux de capitaux dans la région”, a-t-il déclaré, soulignant le retard structurel de l’Inde dans la conception de puces et les modèles d’IA fondamentaux.
Les premiers bénéficiaires identifiés
Macquarie estime que les premiers gagnants de cette vague d’investissements ne seront pas nécessairement les startups d’IA prometteuses, mais les acteurs des “infrastructures habilitantes”. La maison de courtage a donc constitué un panier de 12 actions qu’elle considère comme les meilleurs paris sur cette construction.
- Les géants établis : Reliance Industries (qui a annoncé 110 milliards de dollars d’investissements dans l’infrastructure IA), Bharti Airtel (centres de données) et Tata Consultancy Services (services informatiques).
- Les équipementiers énergétiques et industriels : Power Grid Corporation (société d’État), ainsi que les filiales indiennes d’ABB, Siemens et GE Vernova, attendues pour bénéficier des besoins en énergie et en équipements.
- Les fournisseurs de connectivité : Sterlite Technologies (câbles fibre optique), Cummins India (groupes électrogènes) et Polycab India (câbles).
La société de courtage regarde également vers l’avenir en identifiant des acteurs non cotés positionnés pour la “prochaine couche de création de valeur”. Cela inclut Sarvam AI, qui développe un modèle d’IA souverain pour l’Inde, le logiciel Zoho (qui intègre l’IA à ses applications), et Yotta Data Services, qui construit le plus grand centre informatique dédié à l’IA en Asie avec des puces Nvidia Blackwell Ultra et prévoit une introduction en bourse d’ici début 2027.
Un écosystème naissant, mais en mouvement
Les chiffres confirment un élan certain. Entre 2008 et 2025, l’Inde a vu naître 5,7 % des entreprises d’IA fondées dans le monde, se classant au quatrième rang après les États-Unis, la Chine et le Royaume-Uni. En termes de financement, elle arrive même en troisième position, ayant attiré 2,3 % des capitaux mondiaux sur la période, loin derrière les États-Unis (plus de 76 %) mais devant la Chine (8,4 %).
Le rapport de Macquarie conclut sur une note d’optimisme mesuré : “Nous pensons que les politiques, les capitaux et les entreprises s’alignent.” L’écosystème indien de l’IA “se forme à travers les talents, les startups et les infrastructures habilitantes”. Le récit du pays comme simple spectateur de la révolution de l’IA semble donc bel et bien en train de changer, porté par une convergence d’impératifs nationaux et d’appétits financi
