Le projet de taxe TVA sur les paiements numériques au Kenya suscite l’inquiétude du secteur bancaire
En mars 2026, le Trésor kenyan a introduit dans le projet de loi de finances une disposition visant à soumettre les frais des plateformes de paiement numérique – notamment M‑Pesa, Airtel Money et autres services d’argent mobile – à une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 16 %. Cette mesure, présentée comme un moyen d’harmoniser la fiscalité des services financiers numériques et d’élargir l’assiette fiscale, a immédiatement déclenché une réaction vigoureuse de la part de l’Association des banquiers du Kenya (KBA) et d’autres acteurs du secteur privé.
Position de la KBA : risque de recul de l’inclusion financière
Lors des audiences publiques organisées par la Kenya Private Sector Alliance (KEPSA) devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, le directeur général de la KBA, Raimond Molenje, a mis en garde contre les conséquences d’une telle taxation.
« Taxer les plateformes de paiement numérique, c’est pousser les consommateurs vers le matelas et vers l’économie informelle. Le gouvernement ne pourra pas collecter de recettes dans ce type de système. »
— Raimond Molenje, DG de la KBA
Selon Molenje, si l’objectif du Trésor est de mobiliser davantage de recettes grâce aux systèmes formels, il convient plutôt de réduire le coût des transactions électroniques afin d’encourager leur adoption.
Arguments avancés par le Trésor
Le ministère des Finances justifie la proposition par deux principaux objectifs :
- Harmoniser la fiscalité des services financiers numériques avec celle des autres secteurs afin d’éviter des distorsions de concurrence.
- Élargir l’assiette de la TVA dans un contexte où l’utilisation de l’argent mobile connaît une croissance soutenue.
Le Trésor a également précisé que le projet de loi ne contient aucune disposition permettant à l’Autorité fiscale du Kenya (KRA) d’accéder aux données personnelles des transactions d’argent mobile, répondant ainsi aux craintes exprimées par le public concernant la protection de la vie privée.
Données révélant l’importance de l’argent mobile au Kenya
L’impact potentiel de la taxe devient d’autant plus significatif lorsque l’on examine l’ampleur du secteur des paiements numériques dans l’économie kényane.
- Selon l’enquête économique du Kenya National Bureau of Statistics (KNBS) publiée en 2026, la valeur des transferts d’argent mobile de personne à personne a atteint 8 660 milliards de shillings en 2025, témoignant d’une adoption massive à l’échelle nationale.
- L’écosystème de l’argent mobile traite chaque année plusieurs milliards de shillings et demeure au cœur du programme national d’inclusion financière, permettant à des millions de Kenyans – notamment ceux à faibles revenus – d’accéder à des services de transfert, de paiement de factures et de crédit.
Conséquences redoutées par les acteurs du secteur
La KBA et d’autres groupes de pression du secteur privé soulignent plusieurs risques liés à l’instauration de la TVA de 16 % sur les frais des plateformes de paiement :
- Revers vers l’argent liquide et l’informel : une augmentation du coût des transactions pourrait inciter les utilisateurs à revenir aux paiements en espèces, réduisant ainsi la traçabilité financière et les recettes potentielles du gouvernement.
- Impact disproportionné sur les ménages à faible revenu : ces ménages dépendent fortement de l’argent mobile pour leurs transferts quotidiens et le règlement de petites factures ; une hausse des frais pourrait grever leur pouvoir d’achat.
- Frein à l’innovation et à la croissance du secteur numérique : le Kenya, reconnu comme l’un des leaders africains en matière de paiements digitaux, pourrait voir son élan ralentir si les coûts deviennent prohibitifs.
Une alternative proposée : réduire les coûts pour élargir l’assiette fiscale
Au lieu d’imposer une nouvelle taxe, la KBA préconise une approche différente :
« Si l’on veut que les systèmes formels aident à mobiliser les impôts, alors il faut réduire le coût des paiements. »
— Raimond Molenje, DG de la KBA
Cette logique s’appuie sur l’idée que des frais de transaction plus bas stimuleraient davantage l’utilisation des services numériques, augmentant ainsi le volume des transactions enregistrées et, par conséquent, la base taxable sans pénaliser les utilisateurs.
Conclusion : un équilibre à trouver entre fiscalité et inclusion financière
Le débat autour de la proposition de TVA de 16 % sur les frais des plateformes de paiement numérique illustre la tension entre le besoin du gouvernement de renforcer ses recettes et l’impératif de préserver les progrès réalisés en matière d’inclusion financière. Les données du KNBS montrent clairement que l’argent mobile est devenu un pilier de l’économie kényane, tandis que les mises en garde de la KBA et de KEPSA soulignent les risques potentiels d’une fiscalité mal calibrée.
Pour les décideurs, le défi consiste à concevoir une mesure fiscale qui élargisse l’assiette sans dissuader l’adoption des paiements digitaux, tout en garantissant la protection des données personnelles des utilisateurs. Un dialogue continu entre le Trésor, le secteur bancaire, les opérateurs de téléphonie mobile et la société civile sera essentiel pour parvenir à un compromis qui soutienne à la fois la consolidation budgétaire et la poursuite de l’objectif d’inclusion financière au Kenya.
