La doctrine américaine de « domination énergétique » face à la montée de l’électro‑État chinois
Lors de son retour à la Maison Blanche, le président Donald Trump a déclaré une urgence énergétique nationale dès le premier jour, présentant la production de combustibles fossiles comme une arme géopolitique. Selon lui, inonder les marchés mondiaux de pétrole américain et de gaz naturel liquéfié (GNL) renforcerait la puissance des États-Unis, affaiblirait l’influence de la Chine dans les technologies propres et obligerait ses alliés à rester dépendants de Washington.
Cette vision, bien que séduisante sur le papier, révèle rapidement ses contradictions lorsqu’on l’examine à la lumière des données récentes et des réalités du marché mondial.
Les chiffres derrière la prétendue suprématie américaine
La révolution du schiste, lancée vers 2005, a effectivement transformé les États-Unis en un producteur d’hydrocarbures de premier plan. Selon l’U.S. Energy Information Administration (EIA), la production combinée de pétrole brut et de gaz naturel a atteint 13,6 millions de barils équivalent pétrole par jour en 2025, un niveau record historique.
En ce qui concerne le GNL, les exportations américaines représentaient déjà environ un tiers du marché mondial avant la crise d’Ormuz en 2024. Des projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) indiquent que l’Union européenne pourrait dépendre des États-Unis pour 80 % de ses importations de GNL d’ici 2028 si les tendances actuelles se poursuivent.
Pourquoi la quantité ne garantit pas le contrôle stratégique
Produire de grandes quantités de pétrole et de gaz ne se traduit pas automatiquement par une capacité à dicter les prix ou à orienter les flux énergétiques. Plusieurs facteurs échappent encore à l’influence directe de Washington :
- Les décisions de l’OPEP+, qui continuent d’ajuster leurs quotas de production en fonction de leurs propres intérêts.
- Les points d’étranglement d’expédition, tels que le détroit d’Ormuz ou le canal de Suez, où des tensions géopolitiques peuvent restreindre les flux indépendamment du volume disponible.
- L’accélération de l’adoption des énergies renouvelables, soutenue par des politiques climatiques de plus en plus ambitieuses dans l’UE, en Chine et dans de nombreux pays émergents.
Même lorsque les États-Unis ont tenté de freiner l’action climatique mondiale, de presser les européens pour qu’ils évitent le gaz russe ou de sanctionner des dirigeants de pétro-États jugés trop proches de Pékin, les résultats ont été mitigés. Les prix du pétrole restent largement déterminés par l’interaction de l’offre mondiale, de la demande chinoise et des anticipations de marché.
La Chine : un électro‑État en pleine ascension
Pendant que Washington mise sur les combustibles fossiles, Pékin poursuit une stratégie énergétique radicalement différente. La Chine est devenue le plus grand exportateur de technologies propres :
- Elle produit environ 80 % des panneaux solaires mondiaux et 77 % des éoliennes (BloombergNEF, 2024).
- Elle domine les chaînes d’approvisionnement en batteries pour véhicules électriques et contrôle une part significative de la transmission ultra‑haute tension.
- Elle contrôle également la majorité des minéraux critiques nécessaires à la transition énergétique (lithium, cobalt, terres rares).
Ces atouts placent la Chine dans une position favorable pour gagner la « guerre énergétique » à long terme, tandis que les États-Unis apparaissent de plus en plus comme un petrostate dépendant de sa puissance militaire, de ses réserves d’hydrocarbures et d’une posture parfois défavorable au droit international et aux enjeux climatiques.
Le cas de Taiwan : une triple contrainte énergétique
Taïwan illustre parfaitement les limites de la doctrine de domination énergétique américaine. L’île importe environ 94 % de son énergie, principalement sous forme de GNL et de charbon, empruntant les mêmes corridors maritimes qui pourraient être contestés dans un scénario de conflit avec la Chine.
La perturbation du détroit d’Ormuz en 2024 a révélé un talon d’Achille : environ un tiers des approvisionnements en GNL de Taïwan ont été affectés, montrant combien la sécurité énergétique de l’île dépend de voies de transport vulnérables.
Trois dimensions interdépendantes définissent la situation de Taïwan :
- Sécurité : un blocus chinois déclencherait simultanément une crise de l’énergie et une crise des semi‑conducteurs, given the island’s role as a hub mondial de la fabrication de puces.
- Demande : les usines de fabrication de puces de TSMC consomment à elles seules environ 8 % de l’électricité nationale, tandis que la demande liée à l’intelligence artificielle devrait croître au‑delà de la moyenne nationale.
- Climat : l’objectif zéro émission nette de Taipei d’ici 2050 nécessite de tripler la capacité renouvelable, tout en gérant une transition post‑nucléaire après la fermeture du dernier réacteur en 2025, alors que la demande industrielle continue d’augmenter.
La réponse de Taïwan : diversification vers les États‑unis
Face à ces vulnérabilités, Taipei a choisi d’accroître la part du GNL américain dans son mix énergétique, visant à passer de 10 % à 25 % d’importations américaines d’ici 2029. Cette stratégie répond à deux logiques :
- Une logique de diversification des approvisionnements pour réduire la dépendance aux seules voies maritimes contrôlées par la Chine.
- Une couverture politique, encouragée par Washington, qui voit dans ces achats un moyen de renforcer les liens stratégiques et d’obtenir des faveurs en cas de confrontation avec Pékin.
Cependant, ces achats sont souvent décrits comme des « achats de conformité » plutôt que des décisions purement économiques : les pays d’Asie de l’Est et d’Europe achètent du GNL américain principalement parce qu’ils manquent d’alternatives immédiatement disponibles et souhaitent préserver le parapluie de sécurité américain, éviter des tarifs douaniers plus élevés et combler les déficits budgétaires liés aux tensions géopolitiques.
Leçons plus larges : au‑delà de la domination des combustibles fossiles
L’expérience d’Ormuz a montré que les pays réagissant à un choc d’approvisionnement ne concluent pas qu’ils ont besoin de « plus de pétrole », mais plutôt qu’ils doivent réduire leur exposition aux risques d’approvisionnement et reconnaître
