mercredi, juin 17, 2026
AfriqueOuganda : Le coût élevé des smartphones exclut des millions d’Ougandais de l’économie numérique

Ouganda : Le coût élevé des smartphones exclut des millions d’Ougandais de l’économie numérique

Le fossé numérique en Ouganda : quand le prix d’un smartphone freine l’essor économique

Dans l’effervescence du marché de Luwero, en Ouganda, Nantongo Robina dispose avec soin ses tomates fraîches sur son étal. Chaque vente représente un repas pour sa famille. Pourtant, au-delà des défis inhérents à l’agriculture, un obstacle moderne entrave son développement : le coût prohibitif d’un smartphone.

“Les smartphones coûtent cher. Je n’ai pas les 150 000 shillings pour en acheter un en ce moment”, confie-t-elle, résumant une réalité quotidienne pour des millions d’Ougandais.

Un outil transformateur, mais inaccessible

Pour Robina, posséder un téléphone intelligent ne serait pas un luxe, mais un outil de travail révolutionnaire. Au lieu de parcourir de longues distances à pied pour écouler sa production, elle pourrait prendre des photos de ses tomates et les partager instantanément avec des acheteurs potentiels via WhatsApp. Elle pourrait aussi montrer l’état de sa plantation à des agents de vulgarisation pour obtenir les bons conseils ou herbicides, le tout sans se déplacer.

Son histoire illustre le paradoxe d’une économie en mutation, où l’exclusion numérique due au coût des appareils laisse de nombreux acteurs économiques, particulièrement dans les zones rurales, en marge des opportunités du monde connecté.

Quand le numérique paie : le cas de Jovan Ssebunya

À quelques kilomètres de là, à Kasubi, Nabulagala, le jeune Jovan Ssebunya, 22 ans, propriétaire d’une boutique de vêtements, incarne le potentiel libérateur du numérique. Grâce à son smartphone et son ordinateur portable, il utilise Facebook, Instagram, Snapchat et X (anciennement Twitter) pour élargir sa clientèle bien au-delà des passants.

“Publier mes vêtements sur les réseaux sociaux a augmenté mes ventes. Les gens qui aiment mon contenu envoient leurs commandes, que je livre à leur domicile ou sur leur lieu de travail”, explique-t-il. Son succès, however, reste l’exception plutôt que la règle.

Un taux de pénétration freiné par la fiscalité

Selon la Commission ougandaise des communications (UCC), le taux de pénétration des smartphones dans le pays plafonne à 33%, soit un Ougandais sur trois. Les revendeurs locaux pointent du doigt une cause principale : la structure fiscale à l’importation.

Matovu Edwin Frank, un commerçant basé à Kampala, raconte son expérience : “J’ai acheté 80 smartphones d’entrée de gamme à 40 000 shillings chacun à Guangzhou. À mon arrivée à l’aéroport d’Entebbe, l’Autorité des revenus d’Ouganda (URA) a exigé des droits d’importation énormes. J’ai dû en payer une partie et abandonner le reste des téléphones sur place.”

Joab Twinembabazi, un autre vendeur, renchérit : “Vous pouvez acheter un téléphone en Chine pour 70 000 shillings, mais une fois en Ouganda, les taxes peuvent égaler, voire dépasser, le prix d’achat initial.” Ces taxes incluent notamment un droit d’importation de 10% et une TVA de 18% sur les smartphones d’entrée de gamme.

Des solutions régionales et un espoir gouvernemental

Le contraste avec les voisins ougandais est frappant. La Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) permet au Kenya d’appliquer un droit d’importation de 0% sur les smartphones, contribuant à un taux de pénétration d’environ 70%. Au Rwanda, la suppression de la TVA sur ces appareils en 2022 a entraîné une augmentation de 26% de la pénétration en seulement un an.

Des experts économiques estiment que l’Ouganda pourrait reproduire ces gains en supprimant ou réduisant significativement les taxes à l’importation sur les modèles d’entrée de gamme. Ils reconnaissent que cela pourrait réduire les recettes douanières à court terme, mais soulignent que les bénéfices à long terme – inclusion financière, accès à l’éducation et aux services de santé en ligne, innovation et croissance des PME – compenseraient largement ces pertes.

Le gouvernement semble l’entendre. Le ministre des Technologies de l’information et de la Communication, le Dr Chris Baryomunsi, a récemment déclaré : “Nous engageons les parties prenantes pour réduire le coût des smartphones à environ 50 000 shillings, et idéalement à 40 000 shillings.” Il a ajouté que les prochaines mesures budgétaires pourraient inclure une réduction, voire une suppression, de certains impôts pour atteindre cet objectif.

Vers une inclusion numérique inclusive

Pour des entrepreneurs comme Nantongo Robina, ces réformes promises sont bien plus qu’une question de confort. Elles représentent une porte d’entrée vers des marchés plus vastes, des informations vitales pour ses cultures et une autonomie économique renforcée. Réussir à rendre le smartphone abordable, ce n’est pas seulement vendre un appareil ; c’est connecter des millions d’Ougandais à l’économie du 21e siècle et libérer un potentiel humain et entrepreneurial aujourd’hui freiné par une fiscalité obsolète.

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