Dans la petite ville de Rome, en Pennsylvanie, l’entreprise familiale Rome Monument façonne depuis près d’un siècle des pierres tombales et des monuments commémoratifs en granit. Son actuel dirigeant, John Dioguardi, 75 ans, regarde avec inquiétude l’avenir de ce métier-artisanat, confronté à des secousses économiques et sociales sans précédent.
Le choc des droits de douane sur le granit importé
L’entreprise, comme des centaines d’autres aux États-Unis, dépend de granit importé, principalement de Chine et d’Inde, pour ses matières premières. La politique commerciale de l’administration Trump a profondément bouleversé ses coûts. « C’était comme un coup de poing dans le ventre », résume Jim Milano, dont l’entreprise Milano Monuments à Cleveland existe depuis 50 ans.
Les chiffres sont éloquents. En septembre 2024, le taux de droits de douane et de taxes sur un conteneur de granit en provenance de Chine s’élevait à environ 29 %. Un an plus tard, ce taux avait presque doublé, atteignant 59 %. Face à cette instabilité, les entreprises ont dû réagir dans l’urgence. John Dioguardi a ainsi déplacé les deux tiers de sa chaîne d’approvisionnement chinoise vers l’Inde, où les droits étaient alors moins élevés. Mais cette solution a ses limites : certains granits multicolores spectaculaires, comme les « aurores », sont des exclusivités géologiques indiennes. « Dieu a donné certains délices aux différentes parties du monde. Nous n’avons rien de tel dans notre pays », explique-t-il.
Nathan Lange, président de l’association professionnelle Monument Builders of North America, qui représente des entreprises dont la moyenne d’âge dépasse 70 ans, synthétise le problème : « L’incertitude est la partie la plus difficile avec laquelle nous luttons. » La volatilité des annonces politiques rend la planification impossible, les tarifs pouvant changer entre la commande du client et l’expédition du granit.
L’impossible répercussion des coûts sur les familles en deuil
Les marges de ces petites entreprises étant déjà minces, absorber ces hausses de coûts signifie réduire ses propres revenus. Jim Milano a dû accepter une baisse de salaire. La question de répercuter les frais sur le client final se heurte à une réalité sensible : « Nous ne pouvons pas retourner auprès d’une famille en deuil et lui dire : ‘Vous savez quoi, nous devons ajouter 1 000 $ supplémentaires au mémorial de votre famille pour couvrir les tarifs’ », confie Milano. Pour l’instant, la plupart des acteurs du secteur paient les droits de leur poche, reportant à plus tard la décision douloureuse d’augmenter leurs prix catalogue.
Cette pression se fait sentir jusqu’aux grossistes. Parthi Damo, responsable des opérations chez PS Granite (Kentucky), a reporté l’impression de ses catalogues de vente pour 2025, par crainte de voir les tarifs changer à nouveau. Il envisage de devoir mettre à jour ses prix tous les 60 jours, une fréquence inédite.
La mutation structurelle de l’industrie : la montée de la crémation
Avant même la guerre commerciale, le secteur subissait une transformation profonde. Selon la Cremation Association of North America, le taux de crémation sur cinq ans aux États-Unis a dépassé les 60 % en 2024, contre moins de 40 % en 2006. L’organisation projette qu’entre 2025 et 2029, plus de deux corps sur trois seront incinérés lors d’une année moyenne. Au Canada, cette moyenne devrait même dépasser 80 %.
Cette évolution réduit mécaniquement la demande pour les monuments funéraires traditionnels sur tombe. « La crémation a énormément changé notre activité. Cela a créé de nouvelles opportunités. Cela a fermé d’autres portes », note John Dioguardi.
S’adapter pour survivre
Pour survivre, les entreprises innovent. Dioguardi a diversifié sa production vers des monuments sur piédestal pour les cendres, ou des créations moins conventionnelles comme un « pont arc-en-ciel » dans un cimetière pour y déposer les cendres d’animaux de compagnie. Il envisage également de développer des produits pour les jardins du souvenir, une tendance portée par la crémation.
Cependant, cette adaptation est un défi. Milano craint qu’une hausse des prix due aux tarifs ne pousse encore plus de consommateurs vers la crémation, perçue comme une option plus économique. De plus, la demande globale pour les produits de commémoration semble s’éroder. Dioguardi, en observant la tendance à disperser les cendres sans marqueur, s’interroge : « Oubliez la construction de la pyramide. Je ne sais même pas s’ils veulent un caillou. »
Un avenir incertain pour les artisans du souvenir
Malgré son pessimisme sur la pérennité du modèle actuel, Dioguardi estime que son entreprise familiale peut tenir encore une décennie. Son sort, comme celui de ses confrères, repose désormais sur deux paris : une stabilisation des relations commerciales internationales et, surtout, la persistance du désir des familles de matérialiser leur deuil par un monument durable.
L’industrie des monuments funéraires, tissu de petites entreprises souvent plurigénérationnelles, se bat sur deux fronts. Elle doit absorber des chocs économ
