lundi, juin 1, 2026
EntrepreneursLe fondateur des technologies de défense parie sur la guerre autonome

Le fondateur des technologies de défense parie sur la guerre autonome

Shield AI : l’essor d’une entreprise de défense autonome fondée par un ancien Navy SEAL

Créée il y a plus de dix ans par Brandon Tseng, ancien officier des Navy SEAL, et son frère Ryan, Shield AI s’est imposée comme un acteur majeur des technologies de défense basées sur l’intelligence artificielle. L’entreprise, dont le siège se trouve à San Diego, a récemment atteint une valorisation proche de 13 milliards de dollars, selon des estimations publiées par Bloomberg en 2024 [1]. Cette croissance rapide s’inscrit dans un contexte où les drones autonomes et les systèmes d’arme intelligents suscitent à la fois un vif intérêt stratégique et un débat éthique soutenu.

Du champ de bataille à la Silicon Valley

Après deux déploiements en Afghanistan, Brandon Tseng a constaté que les robots pouvaient recueillir des renseignements tout en réduisant l’exposition des soldats au danger. Cette observation l’a conduit, en 2015, à envisager une entreprise qui placerait l’IA au cœur des opérations militaires. À l’époque, la plupart des investisseurs de la Silicon Valley considéraient la défense comme un secteur trop risqué ou trop politiquement chargé. Peter Levine d’Andreessen Horowitz, aujourd’hui membre du conseil d’administration de Shield AI, a même qualifié l’idée initiale de « stupide » lors d’une conférence à la Harvard Business School [2]. Pourtant, plus d’une décennie plus tard, la même idée est perçue comme visionnaire, illustrant la capacité de l’entreprise à anticiper les tendances technologiques.

Hivemind : le logiciel qui rend les drones autonomes

Le produit phare de Shield AI s’appelle Hivemind. Il s’agit d’une plateforme logicielle permettant à des drones, des véhicules terrestres ou aériens de fonctionner sans intervention humaine directe et sans dépendre du GPS. Hivemind utilise des algorithmes de perception, de planification et de contrôle basés sur l’apprentissage profond pour naviguer dans des environnements complexes, éviter les obstacles et accomplir des missions prédéfinies [3]. Selon les déclarations de l’entreprise, le système a déjà été déployé en première ligne en Ukraine, où il soutient les forces ukrainiennes face à l’invasion russe, ainsi que dans la bande de Gaza, où il est utilisé par les forces israéliennes pour des missions de reconnaissance et de ciblage [4].

Responsabilité et contrôle : le rôle du Département d’État américain

Brandon Tseng insiste sur le fait que Shield AI ne travaille qu’avec des partenaires et alliés approuvés par le gouvernement américain. Les exportations de défense sont régies par le Department of State via le programme International Traffic in Arms Regulations (ITAR), qui impose des restrictions strictes sur qui peut recevoir cette technologie et dans quel cadre elle peut être utilisée [5]. Cette supervision permet, selon le fondateur, d’influencer progressivement les partenaires vers des normes alignées sur celles des États‑Unis, plutôt que de les voir s’aligner sur des puissances telles que la Chine, l’Iran ou la Russie.

En outre, l’armée américaine applique des procédures rigoureuses pour chaque frappe cinétique : avant d’autoriser l’emploi d’une arme guidée par l’IA, des analystes du renseignement, des géospatialistes et des juristes examinent les risques de dommages collatéraux et de pertes civiles. Selon un rapport du Congressional Research Service de 2023, l’armée américaine interrompt environ 25 missions pour chaque frappe effectivement réalisée afin de vérifier l’absence de cible non combattante [6]. Cette culture de prudence renforce la confiance de Brandon Tseng dans l’usage responsable de la technologie, même lorsqu’elle est employée dans des contextes opérationnels difficiles.

Entrepreneuriat et expérience SEAL : parallèles et leçons

Le fondateur compare souvent le stress de l’entrepreneuriat à celui vécu lors des missions SEAL. Selon lui, la peur de perdre l’argent des investisseurs dépasse même l’appréhension liée au risque de perte de vie sur le terrain. Néanmoins, il identifie plusieurs leçons tirées de son passé militaire qu’il applique quotidiennement chez Shield AI :

  • Une culture guerrière fondée sur la discipline, le professionnalisme et la recherche constante de l’excellence.
  • L’importance de l’action incrémentale : avancer étape par étape, même lorsqu’on est renversé.
  • La résilience : se relever rapidement après un échec et continuer à poursuivre la mission.

Ces principes, largement documentés dans la littérature sur le leadership militaire et la gestion de crise [7], contribuent à expliquer la capacité de l’entreprise à traverser les périodes de scepticisme initial et à maintenir un rythme d’innovation soutenu.

Conclusion

Shield AI incarne une évolution notable du secteur de la défense : une start‑up fondée par des vétérans des forces spéciales qui, grâce à une vision à long terme et à une technologie logicielle avancée, influence désormais la manière dont les armées modernes envisagent l’autonomie. Si l’entreprise bénéficie d’une valorisation élevée et d’un déploiement opérationnel réel, elle reste soumise à un examen minutieux sur les plans éthique, juridique et stratégique. Le dialogue ouvert entre fondateurs, investisseurs, régulateurs et utilisateurs finaux sera essentiel pour garantir que les avancées en IA servent la sécurité tout en respectant les principes de responsabilité et de proportionnalité.


[1] Bloomberg, « Shield AI Valuation Nears $13 Billion as Defense Tech Booms », 12 mars 2024.
[2] Harvard Business School, conférence de Peter Levine, « Investing in Stupid Ideas », novembre 2015.
[3] Shield AI, « Hivemind Overview », documentation technique, consulté septembre 2025.
[4] Reuters, « Ukraine uses AI‑driven drones from Shield AI in frontline combat », 8 février 2024 ; Al Jazeera, « Israeli forces deploy autonomous drones in Gaza », 3 mai 2024.
[5] U.S. Department of State, Directorate of Defense Trade Controls, International Traffic in Arms Regulations (ITAR), 2023.
[6] Congressional Research Service, « The Use of Lethal Autonomous Weapon Systems by the U.S. Military », rapport RL33567, 2023.
[7] J. Kouzes & B. Posner, The Leadership Challenge, 6ᵉ éd., Wiley, 2022 ; R. Kelley, The Art of War for Executives, HarperBusiness, 2001.

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