Perdre son emploi, une épreuve qui bouleverse l’identité
Pour Kitty, le quatrième appel de licenciement est arrivé via Bluetooth dans sa voiture. Elle connaissait déjà le scénario : la réunion de 15 minutes, l’intervention du représentant des ressources humaines, les formules de politesse précédant l’annonce brutale. « Mon patron m’a dit : ‘Salut Kitty’, et j’ai répondu : ‘Tu me licencies. Vas-y.’ » Ce cycle répété d’embauches et de licenciements a profondément modifié sa perception du travail. Le choc initial a laissé place à une familiarité traumatique, où la honte se calcifie et le cynisme s’installe, imprégnant chaque nouvelle expérience professionnelle.
Jacqueline Schmidt, thérapeute à New York, observe que « la plus grande perturbation est la perte d’identité, de routine et de prévisibilité. Le travail est un monde que vous avez construit, pour le meilleur ou pour le pire ». Ses clients traversent souvent l’incrédulité, la colère et la honte, réalisant que leur valeur perçue était en réalité soumise aux calculs d’un consultant. « Je peux atteindre tous mes objectifs, et je suis toujours dispensable », entend-elle fréquemment. Ce sentiment d’impuissance est aggravé par le mythe de la méritocratie, profondément ancré dans la culture professionnelle américaine, où la performance est censée protéger de l’instabilité.
Le premier licenciement, souvent le plus dévastateur
Une professionnelle du marketing, qui a préféré garder l’anonymat, a vécu son premier licenciement en janvier 2026 après une carrière dans le journalisme, un secteur pourtant réputé volatile. « Je n’avais jamais été licenciée auparavant. Un secteur que je pensais plus stable s’est avéré être le moins », confie-t-elle. La méthode a également joué un rôle clé : un appel Teams improvisé, un dirigeant distant, et l’irruption des ressources humaines sans préavis. On lui a demandé de rester plusieurs semaines après l’annonce, une expérience qu’elle compare à une « grossesse non viable » où il faut continuer à avancer malgré la dévastation.
Cette épreuve a radicalement changé sa vision du travail. « Cela m’a appris que les efforts, les performances et même le fait d’être valorisé par votre équipe ne garantissent pas la sécurité de l’emploi. Je n’avais pas réalisé qu’on pouvait faire un excellent travail et quand même perdre son rôle. » Ce constat illustre la fracture entre le mérite individuel et les décisions économiques des organisations.
Un traumatisme aux racines systémiques
David Blustein, professeur de psychologie au Boston College et auteur de The Importance of Work in an Age of Uncertainty, décrit un phénomène appelé « précarité ». Selon lui, la politique économique moderne a érodé les filets de sécurité qui protégeaient autrefois les travailleurs. Être licencié est perçu comme un échec personnel, alors qu’il s’agit souvent d’un symptôme de problèmes structurels : marchés du travail instables, priorités actionnariales, ou réorganisations stratégiques. Cette internalisation du blâme est d’autant plus forte que le mythe méritocratique est intériorisé.
Kitty incarne cette précarité. Avec seulement 700 $ sur son compte courant et des antidépresseurs à 450 $ par mois, elle travaille comme hôtesse tout en cherchant un poste en marketing. « Je ne pense pas à la beauté d’une nouvelle opportunité, déclare-t-elle. Je pense déjà à mon plan de survie. » La professionnelle anonyme partage cette inquiétude : « J’ai accepté mon dernier emploi alors que j’étais déjà employé. Aurais-je dû conserver mon autre emploi ? Maintenant, je réalise que l’instabilité est une réelle possibilité. »
Le cynisme, un compagnon indésirable
Les licenciements de masse récents, souvent réalisés par email ou annonces impersonnelles, accentuent le traumatisme. En mars 2026, Oracle a supprimé jusqu’à 11 000 postes
