lundi, juin 1, 2026
Asie-PacifiqueLa crise alimentaire à venir en Asie du Sud

La crise alimentaire à venir en Asie du Sud

Le détroit d’Ormuz, un point névralgique pour la sécurité alimentaire de l’Asie du Sud

Lorsqu’on pense aux tensions dans le détroit d’Ormuz, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle d’un risque de pénurie de pétrole et d’une flambée des prix du carburant. Pourtant, les répercussions vont bien au-delà du secteur énergétique. Une interruption des flux de brut dans ce détroit stratégique peut rapidement se traduire par une crise alimentaire, notamment en Asie du Sud, où les systèmes agricoles dépendent fortement des engrais produits à partir du gaz naturel du Golfe.

Le lien entre énergie, engrais et production agricole

Les engrais azotés, tels que l’urée, sont synthétisés principalement à partir du gaz naturel grâce au procédé Haber‑Bosch. Lorsque l’approvisionnement en gaz se restreint, la production d’engrais ralentit et leurs prix augmentent. Cette hausse se répercute ensuite sur les agriculteurs, qui voient leurs coûts de production grimper et, dans de nombreux cas, réduisent les quantités d’engrais appliquées.

Selon l’Association internationale de l’engrais (IFA), les prix mondiaux de l’urée ont presque triplé entre 2007 et 2008, passant de roughly 200 USD/t à plus de 600 USD/t [1]. Cette évolution a directement influencé les rendements des cultures de base.

La dépendance de l’Asie du Sud aux importations du Golfe

L’Asie du Sud figure parmi les régions les plus dépendantes des importations d’engrais provenant du Golfe persique. En 2024, l’Inde a importé plus de 50 % de son engrais total depuis cette zone [2]. Le Pakistan et le Bangladesh affichent respectivement des parts d’importation d’environ 40 % et 35 % de leurs besoins nationaux en engrais [3]. Le Népal, dont la production nationale d’engrais est quasi nulle, importe pratiquement l’ensemble de ses besoins.

Ces chiffres illustrent une vulnérabilité structurelle : toute perturbation du transit dans le détroit d’Ormuz se répercute presque immédiatement sur la disponibilité locale d’engrais.

Conséquences des perturbations d’approvisionnement

Lorsque les livraisons d’engrais sont retardées ou réduites, plusieurs mécanismes s’enclenchent :

  • Les coûts de transport augmentent à cause de la hausse des prix du carburant, ce qui renchérit encore davantage le prix final des engrais.
  • Les chaînes logistiques, déjà longues pour les pays enclavés comme le Népal, subissent des goulots d’étranglement qui allongent les délais de livraison.
  • Les agriculteurs, contraints d’appliquer moins d’engrais ou de le faire à des moments suboptimaux, constatent une baisse de leurs rendements.

Des études de la FAO montrent qu’une réduction de l’apport d’azote peut diminuer les rendements du blé de plus de 50 % [4], tandis qu’un manque de phosphore peut entraîner une chute d’environ 30 % du rendement du riz [5]. Dans un contexte où la sécurité alimentaire est déjà fragile, de telles pertes peuvent rapidement pousser des millions de personnes vers l’insécurité alimentaire.

Leçons de la crise alimentaire de 2007‑2008

La crise mondiale des denrées alimentaires de 2007‑2008 offre un parallèle frappant. La hausse des prix du pétrole avait entraîné une augmentation quasi triplée des prix des engrais, laquelle avait à son tour fait grimper l’indice des prix alimentaires de la FAO de 57 % entre 2006 et mi‑2008 [6]. Les effets variaient selon les pays :

  • Au Bangladesh, le prix du riz a grimpé de plus de 60 %, dépassant parfois 70‑80 % dans certaines régions [7].
  • En Inde, les interventions publiques (restrictions à l’exportation, stocks de sécurité) ont limité l’augmentation intérieure des céréales à environ 20‑30 % [8].

Au total, plus de 100 millions de personnes ont été plongées dans l’extrême pauvreté durant cette période, démontrant à quel point un choc énergétique peut se propager rapidement vers les systèmes alimentaires.

Recommandations pour renforcer la résilience

Pour réduire cette vulnérabilité, les décideurs d’Asie du Sud peuvent envisager plusieurs leviers d’action, à court et à long terme :

  • Constituer des réserves stratégiques d’engrais clés (urée, DAP) afin de couvrir plusieurs mois de consommation en cas de rupture d’approvisionnement.
  • Diversifier les sources d’importation en développant des accords avec des producteurs d’engrais en dehors du Golfe (par exemple, en Afrique du Nord ou en Russie).
  • Renforcer la coopération régionale pour la mise en commun de stocks et la coordination logistique transfrontalière.
  • Améliorer l’efficacité de l’utilisation des engrais grâce à des pratiques d’agriculture de précision et à la formation des agriculteurs.
  • Investir dans des capacités de production nationale d’engrais, notamment l’urée, tout en modernisant les infrastructures de stockage et de distribution pour réduire les goulots d’étranglement.
  • Promouvoir des sources alternatives de nutriments, tels que les engrais organiques ou les bio‑engrais, afin de diminuer la dépendance aux importations de gaz naturel.

Ces mesures, combinées à une surveillance renforcée des marchés de l’énergie et des engrais, permettraient de mieux absorber les chocs externes et de protéger les populations les plus vulnérables.

En résumé, le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un chokepoint pour le pétrole ; il constitue également un maillon critique de la chaîne d’appro

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