Yemisi Iranloye : De la biochimie à la transformation du manioc, une success story nigériane
Au Nigeria, le manioc est bien plus qu’un simple aliment de base. Cette racine, qui ressemble à une grande patate douce, est au cœur de l’alimentation traditionnelle, transformée en garri ou en fufu. Mais son potentiel industriel est immense et encore sous-exploité. De l’amidon utilisé comme liant dans l’agroalimentaire et le carton ondulé à la farine sans gluten pour le marché du bien-être, le manioc offre une palette d’opportunités économiques. C’est cette vision que Yemisi Iranloye, fondatrice et PDG de Psaltry International, a su saisir et transformer en l’une des entreprises de transformation de manioc les plus respectées du pays.
Une expertise scientifique au service de l’agro-industrie
Le parcours d’Iranloye est celui d’une scientifique devenue entrepreneure. Après un diplôme en biochimie alimentaire de l’Université fédérale de technologie de Minna (1997) et une maîtrise en biochimie et nutrition à l’Université d’Ibadan (2000), elle rejoint en 2001 Ekha Agro Processing à Lagos, une entreprise spécialisée dans la transformation du manioc en sirop de glucose. Cette expérience lui a fourni une connaissance intime de la chaîne de valeur et des défis techniques de la transformation de cette racine périssable.
De l’hobby du week-end à une usine industrielle
En 2005, alors qu’elle est toujours employée, Iranloye achète un premier terrain dans l’État d’Oyo, le finançant par versements étalés sur trois ans. Ce qui commence comme un passe-temps – la multiplication de tiges de manioc à haute performance pour les petits agriculteurs voisins – va prendre une tout autre ampleur. En 2011, à 40 ans, elle fait le saut : elle quitte son emploi pour se consacrer à plein temps à Psaltry International. Elle s’installe sur la ferme, construit une petite usine de fécule de manioc de 20 tonnes par jour avec des équipements chinois, et s’approvisionne auprès de 17 petits agriculteurs.
La clé du succès : la proximité avec la matière première
La stratégie d’Iranloye repose sur un avantage logistique crucial. Le manioc se détériore rapidement après la récolte. En implantant son usine au cœur des zones de production, Psaltry réduit le temps entre la récolte et la transformation, garantissant une qualité supérieure et réduisant les pertes. Cette décision lui a permis de décrocher un contrat déterminant : en 2013, Nestlé Nigeria devient son premier client pour l’amidon de manioc, suivi par des géants comme Unilever, Nigerian Breweries et Promasidor. Une deuxième usine, pour la farine de manioc, voit le jour en 2015, puis une usine de production de sorbitol en 2022, à la demande d’Unilever, marquant une diversification réussie.
Surmonter les défis d’un environnement rural
L’implantation en zone rurale a nécessité de surmonter des obstacles infrastructurels majeurs. « L’usine était au milieu de nulle part », se souvient-elle. Psaltry a dû construire sa propre route d’accès, installer des générateurs en l’absence de réseau électrique, et résoudre le problème de l’eau en forant des puits, d’abord pour la communauté en 2011, puis pour ses besoins industriels. Ces investissements initiaux, bien que lourds, ont créé un écosystème de valeur partagée avec les populations locales.
Un marché en évolution et de nouvelles opportunités
La concurrence s’est densifiée : on compte aujourd’hui au moins 20 transformateurs d’amidon de manioc au Nigeria, contre une poignée au démarrage. Mais la demande a également explosé, portée par la recherche de sourcing local, notamment depuis la dépréciation du naira ces dernières années. Au-delà du manioc, Iranloye identifie un potentiel considérable dans la patate douce (riche en amidon, naturellement sans gluten) et la noix de coco, dont chaque partie (eau, huile, fibre) a une valeur commerciale.
Les leçons d’une entrepreneure aguerrie
Après plus d’une décennie à la tête de Psaltry, Iranloye, qui travaille aujourd’hui avec une base de 16 000 petits agriculteurs, tire des enseignements clés. Elle insiste sur trois piliers :
- La passion : indispensable pour persévérer dans les moments difficiles propres à l’agro-industrie.
- La gratification différée : l’entrepreneur doit distinguer ses revenus personnels de ceux de l’entreprise et réinvestir les bénéfices pour assurer sa croissance à long terme.
- La persévérance et l’agilité : « Même si vous ne savez pas exactement ce que sera l’entreprise, continuez. Les choses se révèlent en chemin. »
Son histoire, qui illustre parfaitement le thème du livre « Comment nous y sommes parvenus en Afrique II », démontre comment une expertise technique, une compréhension fine des contraintes logistiques et une vision à long terme peuvent transformer une culture locale en une industrie compétitive et créatrice de valeur pour toute une chaîne d’acteurs.
