Les Philippines assouplissent temporairement leurs normes carburant face à la crise énergétique
Dans un contexte de tensions géopolitiques persistantes au Moyen-Orient et de flambée des prix du pétrole, les Philippines ont annoncé une mesure exceptionnelle. Le ministère de l’Énergie (DOE) a autorisé, samdi 5 avril, l’utilisation temporaire et limitée de carburants répondant à la norme Euro-II, moins strictes, pour préserver les stocks nationaux. Cette décision marque un revirement temporaire pour un pays qui avait adopté la norme Euro-IV, bien plus restrictive en matière d’émissions polluantes, dès 2016.
Un assouplissement ciblé et contrôlé
La secrétaire à l’Énergie, Sharon Garin, a justifié cette mesure par la nécessité de garantir « un approvisionnement en carburant adéquat et accessible ». L’autorisation ne sera however pas générale. Elle concernera spécifiquement :
- Les véhicules immatriculés à partir de 2015 ;
- Les jeepneys traditionnels, symboles des transports philippins ;
- Les applications industrielles (centrales électriques, générateurs) ;
- Le secteur maritime et naval.
Un carburant Euro-II contient jusqu’à 500 parties par million (ppm) de soufre, soit 10 fois plus que la limite de 50 ppm imposée par la norme Euro-IV. Le DOE a assuré que cette dérogation temporaire serait soumise à « des contrôles de qualité stricts » et à des « mesures appropriées de protection des consommateurs ».
Prix records et vulnérabilité structurelle
Cette annonce intervient alors que le prix du diesel a dépassé pour la première fois la barre symbolique des 100 pesos philippins le litre (environ 1,90 $ US). Le DOE a même prévenu que le prix pourrait grimper jusqu’à 114 pesos/litre. Selon le South China Morning Post (SCMP), certaines stations-service ont dû adapter leurs systèmes d’affichage numérique, initialement conçus pour deux chiffres, face à cette flambée.
Cette vulnérabilité aux prix mondiaux s’explique par deux facteurs structurels majeurs, analysés par Carlo Asuncion, économiste en chef de l’Union Bank of the Philippines :
- Une capacité de raffinage limitée : les importations de produits pétroliers raffinés sont nécessaires, rendant les prix locaux directement corrélés aux marchés internationaux.
- Une loi de déréglementation de 1998 : elle a retiré au gouvernement le pouvoir de plafonner les prix de détail, exposant pleinement les consommateurs aux fluctuations. Face à cela, le président du Sénat, Vicente Sotto III, a déposé un projet de loi visant à abroger ce texte pour rétablir un contrôle étatique.
Une réponse régionale coordonnée ?
La manœuvre philippine fait écho à des initiatives similaires dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, tous cherchant à atténuer les chocs de la guerre au Moyen-Orient sur leur sécurité énergétique.
Le Vietnam accélère sur les biocarburants et les renouvelables
Peu après l’annonce de Manille, le Vietnam a publié une directive gouvernementale, rapportée par Reuters, ordonnant une transition accélérée vers l’essence à l’éthanol. Le document cite explicitement l’« obstruction du détroit d’Ormuz » comme source de « risques pour la sécurité énergétique ». Il prévoit des incitations pour les véhicules électriques et le développement des énergies renouvelables. Les prix de l’essence et du diesel y ont respectivement augmenté d’environ 50% et 70% depuis le début du conflit.
Retour en force du charbon et biocarburants
D’autres nations réagissent en révisant leurs mix énergétiques à court terme :
- Thaïlande : augmentation du taux de mélange de biocarburants à 10% et relance de la production à la centrale au charbon de Mae Moh, la plus grande du pays.
- Indonésie : relance d’un programme de biodiesel à base d’huile de palme à 50% (B50), précédemment suspendu.
- Philippines et Vietnam : orientation similaire vers une utilisation accrue du charbon, abandonnant temporairement la trajectoire de transition vers le gaz naturel et les renouvelables qui prévalait avant la crise.
Conclusion : Une crise qui révèle les dépendances
Les mesures prises par Manille, Hanoï et d’autres capitales d’Asie du Sud-Est illustrent la pression immédiate que fait subir la crise géopolitique sur les économies fortement dépendantes des importations d’hydrocarbures. Elles révèlent également les tensions entre la nécessité de sécurité énergétique à court terme et les objectifs de transition écologique et de qualité de l’air à long terme. L’avenir de ces politiques d’exception dépendra de l’évolution des cours mondiaux et de la durée des perturbations des routes maritimes stratégiques.
